Quelle est la valeur de nos aliments?

Réduire la consommation de viande à un quart, établir une agriculture biologique en Suisse tout en garantissant des conditions de travail attractives aux agriculteurs: la vision Greenpeace pour l’agriculture suisse à l’horizon 2050 est ambitieuse. Entretien avec Martin Rufer, responsable de la production, des marchés et de l’écologie à l’Union suisse des paysans, et Philippe Schenkel, expert Greenpeace en agriculture durable.

Interview: Pieter Poldervaart

Philippe Schenkel, votre vision «L’agriculture de l’avenir» prétend que l’agriculture suisse est axée sur une production maximale, et doit changer de cap. Or la production biologique est en plein essor, et les normes suisses en matière de protection des animaux sont à la pointe mondiale. Le changement radical proposé par Greenpeace n’est-il pas un peu exagéré?

Philippe Schenkel, expert Greenpeace en agriculture durable

Philippe Schenkel: il est vrai qu’il y a des évolutions positives. Le nombre des exploitations biologiques est en augmentation, et certaines se tournent même vers la permaculture. Il y a beaucoup d’agricultrices et d’agriculteurs qui s’engagent pour l’avenir. Mais il est impossible d’atteindre les «objectifs environnementaux pour l’agriculture» de la Confédération dans le cadre de la politique agricole actuelle. Les problèmes sont réels. Il n’y a qu’à voir le déclin des insectes, ou les résidus de pesticides dans l’eau potable. Les petites améliorations ne suffisent pas. Il faut un vrai changement de cap.

Martin Rufer, l’Union suisse des paysans mentionne sept objectifs dans son document «Agriculture 2050», notamment des «surfaces agricoles maximales». Pourquoi continuez-vous à miser sur la superficie?

Martin Rufer, responsable de la production, des marchés et de l’écologie à l’Union suisse des paysans

Martin Rufer: cette citation n’est pas correcte. Nous ne voulons pas un maximum de surfaces agricoles, mais simplement préserver les terres cultivées existantes. La Suisse continue de bétonner près d’un mètre carré de sol par seconde. L’Union suisse des paysans s’engage pour une protection stricte de la zone agricole, qui est notre base de production. C’est là un point commun que nous avons avec les associations environnementales.

Philippe Schenkel: nous sommes apparemment d’accord sur la nécessité de renforcer l’aménagement du territoire. Ce sont les nouvelles zones industrielles et les maisons individuelles qui font reculer les terres cultivées, surtout sur le plateau suisse, avec ses terres arables fertiles. Il faut protéger et préserver ces sols cultivés.

Philippe Schenkel, un élément central de votre vision est une réduction de 70% de la production de viande en Suisse. Cela va favoriser les importations de volaille et de viande de porc, alors que les normes d’élevage sont encore pires dans les autres pays… N’est-ce pas là un auto-goal?

Philippe Schenkel: il ne s’agit évidemment pas d’augmenter les importations de viande. Notre vision est ambitieuse: la consommation de viande devrait passer de 50 à 15 kilogrammes par an et par habitant. Mais la tendance générale va déjà dans le bon sens: la consommation de viande diminue d’environ un kilo par année et par personne. Un changement social est en cours. Greenpeace ne demande pas un monde végane. Mais de nombreuses personnes se remettent actuellement en question et changent leurs habitudes alimentaires.

Martin Rufer: je ne le vois pas les choses de cette manière. Prenons l’exemple de la volaille. La consommation de douze kilogrammes par habitant et par an est en forte hausse. La vision Greenpeace parle de 400 grammes de volaille suisse par habitant. Ceci implique que 96% de la volaille consommée devra être importée. La perspective que vous proposez va être applaudie surtout par les importateurs de viande… L’Union suisse des paysans ne rejette pas la tendance à consommer moins de viande, de production plus durable. Nous sommes très favorables aux fourrages produits de manière responsable, aux poules à double usage ou à la valorisation intégrale de l’animal («From Nose to Tail»). Par contre en cas de réduction massive de la production suisse, je ne crois pas que l’on puisse éviter une augmentation des importations de viande produite dans des conditions douteuses. Nous n’arrivons même pas à interdire l’importation d’œufs de batterie ou de viandes aux hormones… En fin de compte, c’est l’agriculture qui est perdante, tandis que les importateurs profitent.

Philippe Schenkel: mais la situation actuelle est intenable: les élevages hors-sols suisses sont tout sauf durables, avec 20 000 poulets de chair engraissés en 35 jours au fourrage importé, avant d’être abattus. Et cette production n’a pas grand-chose de spécifiquement suisse.

Pour réduire la consommation de viande à un quart du niveau actuel, les consommateurs ont besoin d’alternatives valables. Martin Rufer, les agriculteurs suisses sont-ils prêts à passer à des produits de niche comme le quinoa?

Martin Rufer: je me réjouis de chaque agriculteur qui trouve un créneau de marché. Si la demande existe, l’offre suit presque automatiquement. Le quinoa est un bon exemple: les céréales qui viennent d’ailleurs peuvent très bien être cultivées de manière écologique en Suisse, et leur production pourrait même être socialement plus acceptable que dans la région d’origine.

Philippe Schenkel: il y a d’autres exemples intéressants, comme les patates douces ou le gingembre, cultivés depuis peu en Suisse. Ces nouveaux produits permettent de dégager des marges attractives. Réduire la consommation de viande de 75% est évidemment une proposition forte. Avec d’autres organisations, nous préparons donc le terrain social et politique pour ce changement de cap. Nous sommes convaincus de la nécessité d’une tournant radical.

Comment réussir ce tournant?

Philippe Schenkel: il est important de sensibiliser les consommatrices et les consommateurs à la façon dont les aliments sont actuellement produits. Greenpeace organise des conférences et produit des brochures et des outils en ligne à ce sujet. Mais le consommateur ne peut pas tout faire. La politique doit s’engager davantage pour orienter la production vers la durabilité.

L’Union suisse des paysans soutiendrait-elle un engagement plus marqué de la part des responsables politiques?

Martin Rufer: nous avons nos réserves à ce sujet. Selon notre expérience, les autorités régulent volontiers l’agriculture, mais les consommateurs ne suivent pas forcément. Et alors les émissions sont simplement déplacées à l’étranger. Toutefois l’Union suisse des paysans est intéressée à mieux faire connaître les conditions de production des aliments. Nous soutenons également la sensibilisation de la population aux questions alimentaires, et favorisons la transparence en matière de déclaration.

Reste que la population suisse devrait diminuer sa consommation de viande de trois quarts. Est-il réaliste de demander aux gens de renoncer, tout en payant plus cher les aliments qui viennent remplacer la viande?

Philippe Schenkel: tout d'abord, en réduisant sa consommation de viande, on économise beaucoup d’argent. Les produits d’origine animale représentent la plus grande part des dépenses alimentaires moyennes. Manger moins de produits animaliers, c’est avoir plus d’argent pour les aliments végétaux. Je suis convaincu que beaucoup de gens sont prêts à payer un prix équitable pour leur nourriture. Il existe également un potentiel concernant les marges des détaillants et de l’industrie de transformation alimentaire.

Martin Rufer: aujourd’hui, un ménage moyen ne consacre que 6,3% de son revenu aux boissons et aux aliments. Et un tiers de la nourriture finit à la poubelle. Beaucoup de gens ne reconnaissent plus la valeur des aliments. S’il était possible de réduire quelque peu ce gaspillage alimentaire, on pourrait diminuer la production et les importations, même sans changement majeur des habitudes de consommation.

Le taux d’auto-approvisionnement de la Suisse en matière d’alimentation s’élève aujourd’hui à un peu plus de 50%. Ce niveau déjà relativement faible n’est-il pas menacé par la vision Greenpeace pour l’agriculture en 2050?

Philippe Schenkel: la signification de ce chiffre est discutable. L’essentiel est que les agriculteurs gagnent correctement leur vie, que le bien-être animal soit respecté, que l’environnement soit préservé et que les aliments produits soient sains et correspondent à la demande. Le taux exact d’auto-approvisionnement est secondaire. Notre vision pourrait accroître les importations de certains aliments comme le sucre. Par contre nos besoins en produits comme le diesel, les engrais minéraux, les semences et les pesticides, qui n’apparaissent pas dans les statistiques actuelles sur les importations en agriculture, seraient nettement moindres.

Mais comment s’assurer que les importations de sucre ne proviennent pas de monocultures européennes, mais de cultures biologiques de canne à sucre en Amérique du Sud?

Philippe Schenkel: il y a de nombreuses options, notamment celles développées dans le cadre de l’initiative pour des aliments équitables. L’objectif doit être de garantir que les importations répondent aux exigences minimales suisses en matière de production, tout en respectant les règles de l’OMC.

Martin Rufer: je suis d’accord sur ce point. Si le même niveau d’exigences vaut également pour les importations, l’écart de prix entre les marchandises importées et suisses se réduit. Cela rejoint les préoccupations des agriculteurs suisse. Il serait déjà très utile d’avoir un étiquetage correct pour les produits importés.

Il s’agit de réduire notre consommation de viande, mais aussi de produits laitiers. Les substituts comme le soja, le riz ou les amandes sont en plein essor. Comment se fait-il que la Suisse n’en produise pas davantage?

Martin Rufer: la production de légumineuses est en effet une stratégie importante. La Suisse possède des cultivars intéressants, notamment pour le soja. Le sol serait idéal pour ce type de cultures. Ce qui manque, c’est la demande de soja produit en Suisse, c’est-à-dire la volonté de payer un prix correct au producteur. Nous nous engageons pour obtenir de bonnes conditions cadre au niveau politique. Mais s’il n’y a pas de demande, tout ceci ne sert à rien. Si le prix des produits suisses est trop élevé, la préférence ira aux importations.

Philippe Schenkel: il est vrai que les débouchés pour le soja suisse sont encore insuffisants. Les grands distributeurs doivent se tourner davantage vers les légumineuses de production suisse.

Martin Rufer, quelle est votre vision pour l’agriculture suisse à l’horizon 2050?

Martin Rufer: mon souhait serait que l’agriculture paysanne structurée en petites exploitations soit préservée. Les agriculteurs devraient obtenir une valeur ajoutée suffisante pour leurs produits. Ce sont les consommateurs qui décident quels seront ces produits.

Philippe Schenkel, dans quelle mesure votre vision sera-t-elle réalisée d’ici 2050?

Philippe Schenkel: j’espère que d’ici là, nous aurons atteint quelques objectifs clés: une agriculture sans engrais minéraux et pesticides de synthèse, avec une biodiversité plus riche. Une agriculture plus diversifiée, tant pour les produits que pour les types d’exploitations. Et je souhaiterais qu’un grand nombre croissant de personnes changent leurs habitudes de consommation, mangent moins de viande et consacrent une part plus importante de leur budget à l’alimentation.

Martin Rufer: je vous rejoint sur ce point: la reconnaissance de l’importance de l’agriculture et la création de valeur vont de pair. En fin de compte, c’est le marché qui tranche.

Philippe Schenkel: c’est vrai, le marché a son importance. Mais les milieux politiques sont en mesure de donner un cadre d’orientation. Or actuellement, les politiciens n’ont souvent pas le courage de le faire.

 

Lien sur la question de l’alimentation

 


«Mes recettes ne sont pas moralisatrices»

Laura Schälchli se passionne pour une cuisine savoureuse, simple et saine. Avec son projet «Sobre Mesa», cette adepte de la mouvance «slow food», domiciliée à Zurich, veut promouvoir les rencontres autour de la culture gastronomique. Ses cours, ses dégustations et ses ateliers évoquent les producteurs de notre nourriture, mais aussi les questions politiques sans oublier le plaisir gustatif. Pour le magazine Greenpeace, Laura Schälchli a créé une recette simple mais surprenante. Entretien sur les bâtonnets de poissons et les hot-dogs, les betteraves et le risotto, mais aussi sur le sang et la mort.

Propos recueillis par Tanja Keller, Greenpeace Suisse

Quel a été ton projet culinaire le plus fou ?

Toute la question des produits d’origine animale me préoccupe beaucoup, en particulier les sous-produits tels que le sang animal. C’est un sujet tabou dans la société actuelle. J’ai donc voulu découvrir le sang comme ingrédient. En cherchant dans l’histoire culinaire, j’ai découvert la valeur historique du sang, avec sa culture alimentaire. J’ai rassemblé d’anciennes recettes faisant intervenir le sang animal. Tout ceci a donné lieu à un manifeste intitulé «Blood for Food» (pour en savoir plus : www.sobre-mesa.com/bloodforfood).

Tu as dû faire sensation...

Effectivement, la campagne sur le sang a choqué beaucoup de gens. Mais le sujet est important et ancré dans notre culture. Le sang est une essence vitale pour toutes les créatures. C’est un élément inévitable dans une ferme intégrative qui élève des animaux de rente. Le sang est essentiel pour l’animal, tout comme la mort est fondamentale pour le cycle de la vie. C’est aussi une source de protéines très durable. Chaque jour, le sang animal est jeté, parce que nous préférons manger d’autres produits d’origine animale, ou des aliments végétaux.

Comment as-tu découvert ce sujet ?

Pendant ma formation en Italie, j’ai eu le temps de m’intéresser à la question et de développer des recettes. Même si, depuis la maladie de la vache folle, l’Italie interdit la vente de sang. Je connais un boucher italien qui tient une petite boucherie. Il m’a appelée et m’a dit : «Laura, viens à la boucherie, et n’oublie pas d’apporter quelques bocaux.» En arrivant, j’ai été fascinée par le respect des gens envers l’animal mort. Les bouchers dégageaient une présence et une dignité incroyables, comme des apiculteurs travaillant avec leurs abeilles. Je suis donc allée à la boucherie et j’ai vu des vaches debout avec leurs fermiers. Le boucher m’a demandé : «Tu es prête ?»

(© Isabel Truniger)

Et après ?

Surprise, j’ai dit : «Oui, je suis prête!» Et j’ai tenu le seau pour recueillir le sang pendant l’abattage.

Qu’est-ce que tu as ressenti ?

J’avais déjà assisté plusieurs fois à l’abattage d’un porc. Il y a de petits abattoirs dans l’Oberland zurichois qui traitent les animaux avec beaucoup de respect. L’animal est conduit dans le local puis abattu, tout ceci dans la dignité

N’est-ce pas terrible à regarder ?

Bien sûr, c’est assez choquant. Mais tu as le cycle de la vie devant les yeux, la nature, la mort. C’est totalement authentique.

Qu’as-tu fait du sang ?

Je suis rentrée chez moi avec mes bocaux de sang chaud. Dès que le sang refroidit, il coagule. J’arrive donc chez moi, et ma mère me regarde avec de grands yeux. Ensemble, nous avons cuisiné une recette de pâtes, mais avec du sang au lieu d’un œuf. Le sang, c’est vraiment bon ! Quiconque en a déjà mangé sait de quoi je parle.

On croirait que tu as l’habitude de voir des animaux abattus. Tu as grandi dans une ferme ?

Non, pas du tout. J’ai grandi avec des bâtonnets de poisson.

D’où vient ce lien à la culture alimentaire ?

Ce qui m’a toujours fascinée, concernant la nourriture, ce sont les gens qui la produisent. Le travail des producteurs, leur proximité avec les aliments, c’est une chose extrêmement riche pour moi. Quand je vois tout ce que la production alimentaire exige, la passion et l’effort nécessaires, et que je constate que les gens ne savent à peu près rien de cette dimension, cela m’incite à transmettre mon savoir. Bien sûr, j’entends régulièrement dire que le prix des aliments serait trop élevé en Suisse. Mais quand on sait tout ce que la production alimentaire représente, on ne pense plus que la nourriture est trop chère.

Est-ce que tu es cohérente dans tes choix alimentaires ? Ou y a-t-il quelque chose dont tu n’es pas très fière ?

Je suis cohérente dans ma démarche. Quand le portail Coop Fooby m’a sollicitée pour une coopération, j’ai refusé. Je ne veux pas créer des recettes avec des ingrédients qui ne sont disponibles qu’à la Coop. Je déteste les supermarchés.

Quelle est ton attitude face aux contradictions alimentaires des gens ?

Je ne juge pas les contradictions des autres. Moi-même, je n’ai pas ces contradictions, parce qu’à mes yeux, la nourriture est quelque chose de très simple. Si on travaille avec des ingrédients simples achetés au marché, on a automatiquement moins d’emballages. Il n’y a pas de contradictions. Les aliments qui contiennent plus de trois ingrédients ne m’attirent même pas. Manger doit être aussi simple que possible.

Et la dimension du plaisir ?

Le plaisir est là ! C’est très agréable de cuisiner avec ce qui est disponible et de saison. Il y a souvent un assez grand choix, et il n’est pas difficile d’en faire quelque chose que les gens connaissent, mais dans une combinaison nouvelle. On fait redécouvrir les aliments dans un nouveau contexte… (Elle sourit…) Tiens, je constate quand même une contradiction : j’adore les branches de chocolat Torino. En fait, ce n’est même pas du chocolat, mais j’aime tellement les Torino que j’en achète de temps en temps au kiosque.

Si on t’invite à manger, quelles sont tes attentes alimentaires ?

Du fait de mon activité professionnelle, les gens n’osent presque plus m’inviter. Alors que je mange de tout, y compris les bâtonnets de poisson ! Récemment, ma filleule a fêté son anniversaire. Sa mère m’a appelée pour me dire : «Laura, tu sais qu’il y aura des hot-dogs…» Ce n’était pas du tout un problème pour moi. Elle m’a fièrement montré qu’elle trie les déchets plastiques… C’est comme ça que le changement se fait. Ce sont les bons gestes qui comptent.

Quel est la particularité de ta démarche gastronomique ? Qu’est-ce qui te distingue ?

Il n’y a pas beaucoup de gens qui proposent des événements culinaires sur le thème de la durabilité. Maurice Maggi est peut-être le plus connu, avec Sebastian Funk et Anna Pearson. Surprenant, car quand je suis des cuisiniers sur Instagram, leurs propositions me paraissent souvent douteuses, par exemple des recettes de fraises en février…

La nourriture est-elle devenue un culte ?

J’ai récemment été invitée à un repas à cinq services, mais j’ai constaté que n’est plus vraiment ce qui m’intéresse. Bien que j’aie apprécié l’invitation, je préfère la cuisine simple.

La simplicité semble également essentielle dans ta recette créée pour le magazine Greenpeace. Comment as-tu développé l’idée de la recette ?

J’ai d’abord pensé à une recette aux légumineuses, qui sont un ingrédient important de la cuisine durable. Cela soutient également les agriculteurs qui cultivent des produits régionaux. J’ai aussi réfléchi à un menu inspiré du livre de cuisine «Leaf to Root» d’Esther Kern. Ensuite l’idée m’est venue d’utiliser du souchet comestible cultivé par l’agriculteur Matthias Hollenstein, qui mise sur le principe «slow grow» (voir le reportage sur l’agriculture régénératrice dans le magazine 02/19). Malheureusement, le souchet n’est pas encore de saison. Finalement, j’ai choisi une recette simple dont la base est familière, mais avec des ingrédients surprenants et originaux. Et il fallait que ce soit un mets végétarien. La betterave rouge est souvent mal-aimée, beaucoup sous-estiment ce merveilleux légume rouge. Le fromage de chèvre frais, associé aux éclats de cacao, donne au risotto une note spéciale.

Les éclats de cacao brut, ce n’est pas vraiment un ingrédient classique du risotto…

Oui, c’est inhabituel. Les éclats de cacao sont l’essence même du chocolat, comme le sang dans la viande. Tout le monde aime le chocolat, mais on ne le connait que comme dessert. Alors que la fève de cacao est nourrissante et très saine. Elle contient 11 % de protéines et pas du tout de sucre, contrairement à ce que l’on pourrait croire.

Que peut-on faire d’autre avec des éclats de cacao ?

Les éclats de cacao sont délicieux dans le muesli, mais aussi dans les sablés et autres biscuits. On peut aussi les grignoter tels quels, c’est très bon.

Mais avec le cacao, il y a souvent des problèmes de durabilité.

Notre cacao est acheté auprès d’agriculteurs spécialement choisis au Brésil, en Équateur et au Venezuela. Les producteurs sont rémunérés équitablement et la fabrication du chocolat se fait en Suisse. Je connais personnellement tous les producteurs. C’est important pour moi, et je peux donc éthiquement assumer ce produit.

Tu utilises également du fromage de chèvre pour ta recette. Que penses-tu des produits laitiers ?

Mes recettes ne sont pas moralisatrices. Concrètement, le fromage de chèvre frais provient également d’un agriculteur suisse. J’ai pensé au problème de la production laitière, en développant la recette. Mais je peux défendre ce produit, car ce qui compte pour moi, c’est de savoir comment les animaux sont traités, et de connaître la race de l’animal. Ceux qui ont un problème avec les produits laitiers ou les éclats de cacao, je les invite à m’écrire et je leur indiquerai une alternative. Je renseigne volontiers les gens, et j’aime le contact personnel. L’essentiel, c’est que les personnes soient intéressées.

Qu’est-ce qui te préoccupe, en matière de culture alimentaire, ces derniers temps ?

Beaucoup de gens ne savent pas grand-chose du système alimentaire. Cela me motive à intervenir. J’en ai un peu marre de l’éternelle discussion sur le prix des aliments… Dans mes cours, j’aimerais expliquer pourquoi telle ou telle chose coûte un peu plus cher, faire comprendre la valeur de l’aliment. C’est ce savoir que je souhaite diffuser.

Que dis-tu aux gens qui souhaitent acheter des produits durables avec un petit budget ?

Je leur conseille d’acheter des produits de saison. Ce sont généralement les moins chers. Cela restreint le choix, ce qui n’est pas forcément négatif. Personnellement, j’adore ce défi. En général, il vaut la peine de cuisiner des légumineuses, qui sont abordables pour les petits budgets. Enfin, je recommande d’acheter les légumes ou la viande à la ferme. Cela peut devenir un événement que l’on vit en famille, et tout le monde est gagnant.

Comment est-ce que tu restes en contact avec la société dans son ensemble ?

Parfois, je m’expose à la réalité et je vais au centre commercial de Letzipark, à Zurich, le samedi. Je me concentre sur les étalages de plats à emporter de Coop, et je regarde ce que les gens achètent. Ça sent la friture, la viande et les arômes artificiels. Et je vois qu’il y a encore beaucoup à faire…

Avec tes cours, tu ne touches qu’un petit groupe cible, généralement de personnes qui sont déjà sensibilisées au sujet. Comment atteindre les masses ?

Nous avons un cours avec les œnologues de Herzog & Vombach, intitulé «Se soûler en beauté». Le cours ne porte pas seulement sur la consommation d’alcool, mais aussi sur ce qui se cache derrière un produit agricole comme le raisin. On apprend beaucoup sur le vin, la température, etc. Mais indirectement, on apprend aussi à faire attention à ce qui est important en œnologie ou lors de l’achat d’un vin.

Et tu penses ainsi toucher les masses ?

Il est très difficile d’atteindre un groupe cible important. Ma manufacture de chocolat touche déjà un grand nombre de personnes. C’est un début. Tout le monde aime le chocolat.

Est-ce que tu te qualifierais de spécialiste de la cuisine durable ?

On trouve rarement le mot «durabilité» dans mes textes. Je préfère surprendre les gens, et éviter la dimension moralisatrice. Mon approche passe davantage par l’inspiration.

Quel message voudrais-tu faire passer aux adhérents Greenpeace ?

Je souhaite que les gens comprennent les corrélations, qu’ils voient les dessous du système alimentaire. Ils devraient regarder attentivement ce qu’ils achètent. Parce que notre sol est l’essence même de la nourriture, et que le problème du climat est omniprésent. Examinez les emballages, et achetez dans des magasins «zéro déchet» ou directement à la ferme.

Zéro déchet, tout le monde en parle en ce moment. Est-ce que tu abordes le sujet dans tes événements ?

Oui, j’essaie d’en parler. Si une personne ou une famille essaie de vivre sans emballages, je soutiens cette démarche. C’est une expérience à tenter. Au début, il faut beaucoup de persévérance, parce qu’il faut restructurer son quotidien. Mais avec le temps, c’est une approche rentable financièrement, on peut même économiser de l’argent. Surtout si on achète en grandes quantités, et qu’on opte pour les produits régionaux. Et il est possible de fabriquer soi-même son produit à lessive, etc. C’est un laboratoire d’essai idéal pour tous. Et on se fait plaisir par la même occasion.

Qui est responsable de veiller à ce que nos enfants connaissent la valeur de la nourriture, conservent un lien avec la nature ?

Il est très important que la nourriture et le système de production alimentaire soient abordés à l’école. L’organisation Slow Food essaie de s’impliquer dans l’éducation. Elle a développé un «Slow Mobile» que toute école peut faire venir. On y apprend beaucoup sur la production de divers aliments comme la farine, depuis le grain jusqu’à la fabrication de pâtes. C’est un début pour notre jeune génération. Les enfants sauront ainsi d’où vient leur nourriture, et ce que la production implique.

Risotto aux betteraves rouges avec fromage de chèvre frais et éclats de cacao

(© Isabel Truniger)

 Ingrédients pour 4 personne

  • 1 litre de bouillon de légumes ou d’eau salée
  • 1 oignon finement haché
  • 80 g de beurre
  • 300 g de riz pour risotto
  • 1 dl de vin blanc
  • 200 g de betteraves rouges cuites, finement hachées ou mixées*
  • 300 g de fromage de chèvre frais
  • 40 g d’éclats de cacao (ou de noix comme alternative locale)

Je varie la recette classique, en renonçant à l’huile d’olive et au parmesan. Avec des épluchures ou des légumes restants, il est facile de faire un bouillon. Sinon l’eau salée fait également l’affaire. J’utilise des produits biologiques et locaux, et j’achète mes ingrédients sans emballage dans la mesure du possible.

Préparation

  • Dans une casserole, faire fondre deux cuillerées de beurre, et faire revenir les oignons à feu doux pendant environ 10 minutes, sans les laisser noircir.
  • Ajouter le riz et augmenter un peu le feu. Faire rôtir les grains de riz pendant quelques minutes, puis déglacer avec le vin blanc.
  • Réduire un peu le feu et ajouter le bouillon petit à petit à la louche. Après chaque apport de bouillon, remuer le riz jusqu’à ce que le liquide soit absorbé. S’assurer que la casserole est suffisamment chaude – le contenu devrait bouillonner. Faire cuire environ 15 minutes et ajouter juste assez de liquide pour que le risotto devienne crémeux tout en restant granuleux.
  • Ajouter les betteraves et bien mélanger. Saler et poivrer. Retirer ensuite la casserole du feu et ajouter le reste du beurre et la moitié du fromage de chèvre frais, remuer, couvrir et laisser reposer pendant quelques minutes.
  • Retourner le reste du fromage de chèvre sur une assiette dans les éclats de cacao. Au moment de servir, disposer le fromage de chèvre frais avec les éclats de cacao sur le risotto à l’aide de deux cuillères à soupe.

* Faire bouillir les betteraves : soit les cuire entières à l’étouffée, puis les peler ; soit faire rôtir les morceaux pelés au four à 180 °C. Hacher ensuite finement à la main ou réduire en purée au mixeur.


Témoignage de Gioia Theler

Gioia Theler, 82 ans, maman et grand-maman engagée dans la protection de l’environnement et des animaux, a décidé il y a de nombreuses années de faire un legs à Greenpeace.

«Je suis inquiète, car les êtres humains semblent incapables de tirer les leçons de leurs erreurs, avec des conséquences dramatiques pour la planète. Personnellement, je puise mon énergie, ma joie de vivre et aussi ma paix intérieure dans la nature. Mes ressources sont aussi le contact avec les animaux, la musique et les personnes qui partagent les mêmes valeurs. J’apprécie beaucoup Greenpeace, une organisation claire dans ses déclarations, ses objectifs et sa façon de procéder. Elle mène des campagnes énergiques et n’a pas peur de s’exposer à la critique. Tout le monde n’a pas ce courage. Je soutiens également d’autres organisations, mais Greenpeace est celle qui me parle le plus. J’ai rédigé mon testament pour ordonner les choses et décharger mes enfants, donc pour qu’ils aient des consignes claires le moment venu. Je n’ai pas hésité à inclure Greenpeace dans mon testament, car j’apprécie et je soutiens le travail de cette organisation. C’est ma décision personnelle.»

Quelles sont vos réflexions, vos inquiétudes et vos espoirs pour l’avenir, pour notre planète?

J’ai malheureusement plus de soucis que d’espoir. Je constate que les êtres humains semblent incapables de tirer les leçons de leurs erreurs, avec des conséquences dramatiques pour la planète, comme la perte de biodiversité, la pollution ou le réchauffement climatique. Je suis donc inquiète pour l’avenir, pour mes enfants et mes petits-enfants. Mais je crois au potentiel d’auto-guérison de la Terre. L’histoire de notre planète a connu de nombreuses catastrophes naturelles dévastatrices, et pourtant la Terre s’est rétablie et a produit une incroyable biodiversité et une nature merveilleuse.

Qu’est-ce qui compte pour vous dans la vie? Quelles sont vos sources d’énergie et d’espoir?

Je puise mon énergie, ma joie de vivre et aussi ma paix intérieure dans la nature. Mes ressources sont aussi le contact avec les animaux, la musique et les personnes qui partagent les mêmes valeurs, intérêts et passions.

Comment avez-vous décidé d’inclure Greenpeace dans votre testament?

J’apprécie beaucoup Greenpeace. C’est la seule organisation qui est toujours claire dans ses déclarations, ses objectifs et sa façon de procéder. Greenpeace ne se laissera jamais acheter par des groupes d’intérêts. Une indépendance rare à l’heure actuelle. Le côté militant de Greenpeace m’a toujours attiré, même s’il est moins marqué ces dernières années. Greenpeace mène des campagnes énergiques et n’a pas peur de s’exposer à la critique. Tout le monde n’a pas ce courage. Il est vrai qu’il n’est pas possible de convaincre tout le monde, et certains estiment que Greenpeace se positionne trop à gauche, mais c’est justement ce que j'aime: le côté rebelle, protestataire, dérangeant et courageux. Je soutiens également d’autres organisations, mais Greenpeace est celle qui me parle le plus.

Est-ce que c’était difficile de rédiger un testament, ou d’y inclure Greenpeace? Quels étaient les obstacles ?

Je n’ai pas rencontré d’obstacles, ni pour la rédaction du testament, ni pour y inclure Greenpeace. J’ai commencé à réfléchir à mon testament pour ordonner les choses et décharger mes enfants, donc pour qu’ils aient des consignes claires le moment venu. C’est tout. Je n’ai pas hésité à inclure Greenpeace dans mon testament, car j’apprécie et je soutiens le travail de cette organisation depuis longtemps. Mes enfants auront un héritage appréciable. Et de toute façon, c’est ma décision personnelle.»


Le monde vu d'en haut

"D'EN HAUT" vous emmène dans les endroits les plus beaux et en même temps les plus menacés du monde - et vous permet de voir notre planète d'un point de vue complètement différent. Voici les photos et les histoires du calendrier de Greenpeace 2019.

 

Expédition Arctique, 2011

Deux chercheurs examinent l’épaisseur de la glace dans l’Arctique. Ils font partie d’une expédition du navire Arctic Sunrise de Greenpeace, qui étudie les effets du réchauffement climatique dans la région autour du pôle Nord. En effet, l’Arctique est la région du monde où les températures augmentent le plus rapidement.

Grande image: le phénomène du «finger rafting» en Arctique. Il se produit lorsque le vent rassemble de minces couches de glace.

Expédition Antarctique, 2018

Greenpeace recueille des données en Antarctique et prélève des échantillons de plastique dans les couches de neige de la mer de Weddell adjacente. L’objectif de notre campagne est de créer une aire protégée de 1,8 million de km² dans la région du pôle Sud.

Grande image: des manchots Adélie en Antarctique. Ces excellents plongeurs se nourrissent principalement de krill, ces crevettes minuscules victimes de la surpêche.

Manifestation contre une plate-forme de forage en Louisiane, 2010

Un biologiste marin de Greenpeace et une militante s’engagent contre les plate-formes de forage sur la côte du South Pass. On trouve du pétrole brut qui a été rejeté jusqu’à la côte après l’explosion de la plate-forme pétrolière de Deepwater Horizon le 20 avril 2010. Au total, 780 millions de litres ont été déversés dans la mer.

Grande image: une nappe de pétrole brut dans le golfe du Mexique. La pollution causée par le déversement de pétrole a un effet catastrophique sur la flore et la faune marine et sur les activités économiques qui en dépendent.

Tour du bassin du Congo en bateau, 2017

La forêt du bassin du Congo joue un rôle fondamental dans la régulation du climat. Son déboisement met en danger la nature, les hommes et le climat. Le navire Esperanza de Greenpeace fait escale au Congo dans le cadre de sa tournée en Afrique centrale pour documenter l’abattage de bois perpétré par la trentaine de sociétés forestières internationales actives dans la région.

Grande image: un radeau flotte dans la forêt du bassin du Congo. C’est l’une des plus grandes forêts tropicales de la planète.

Protestation contre une installation de forage à Adélaïde, 2018

Des membres de Greenpeace protestent à Adélaïde contre le projet de forage de Statoil dans la Grande Baie australienne. La baie est l’une des dernières grandes réserves de gaz naturel. Elle est également un lieu de naissance et d’alimentation important pour les baleines, qui est gravement menacé par le forage pétrolier.

Grande image: la Grande Baie australienne. 85% de la vie marine qu’on y trouve n’existe dans aucune autre eau du monde.

Protestation contre le barrage Belo Monte à Brasília, 2010

Des militants de Greenpeace protestent le 20 avril 2010 contre la construction du barrage hydroélectrique de Belo Monte au Brésil. Entre-temps, Belo Monte a été construit, détruisant l’habitat des population autochtones et les écosystèmes de l’Amazonie.

Grande image: le Rio Tapajós au Brésil. L’affluent de l’Amazone a également été menacé par une centrale hydroélectrique et sa construction a été empêchée en 2016, entre autres grâce au travail de Greenpeace.

Excursion en bateau à Pomio, 2011

En Papouasie-Nouvelle-Guinée, le gouvernement enlève des terres aux propriétaires légitimes. Elle loue illégalement une grande partie de la forêt restante à des sociétés transnationales. L’équipage du navire Esperanza de Greenpeace et les agriculteurs locaux protestent contre le vol des terres et le déboisement.

Grande image: les forêts de Papouasie-Nouvelle-Guinée sont parmi les trois plus grandes et les plus diversifiées du monde.

Réunion de village à Mngeta, 2015

Greenpeace rencontre en Tanzanie la population vivant autour de la plantation de riz de 5000 hectares de la société tanzanienne KPL. Les agriculteurs locaux collaborent dans une sorte de modèle de sous-traitance avec la KPL. Depuis, de nombreux habitants se sont retrouvés dans une situation financière plus difficile qu’auparavant.

Grande image: la Tanzanie, un pays avec un grand potentiel pour la culture du riz.

Collecte de données en Amazonie, 2018

L’Esperanza, navire de la flotte de Greenpeace, entre dans l’Amazone au Brésil pour recueillir des données scientifiques sur le récif corallien. Il s’agit de l’un des plus grands du monde avec une longueur de 970 km et une superficie d’environ 9500 km². Les compagnies pétrolières internationales veulent forer dans la région, ce qui est dangereux pour l’écosystème.

Grande image: l’Amazone au Brésil. Le long des 6992 km de ce fleuve vivent d’innombrables populations autochtones, dont l’habitat est menacé par l’exploitation pétrolière.

Action à Barrios de Luna, 2017

La région de Castille-et-Léon en Espagne est marquée par une période de sécheresse, qui s’explique par la mauvaise gestion de l’eau. Des militants Greenpeace attirent l’attention sur la situation avec une bannière de 1500 m² sur le pont du réservoir Barrio de Luna.

Grande image: le Parc national de Doñana en Andalousie. Outre cette réserve naturelle, de nombreuses autres régions sont touchées par la sécheresse.

Recherches au Groenland, 2009

L’Arctic Sunrise de Greenpeace et son équipage sont au Groenland pour démontrer l’impact du réchauffement climatique sur les glaciers Petermann et Humboldt. Des échantillons prélevés sur d’autres glaciers du Groenland montrent des traces de plomb et de cadmium, qui accélèrent la fonte des glaciers.

Grande image: une banquise au Groenland. La cryoconite noire (de la poussière minérale et de la suie) absorbe la chaleur et fait fondre la glace au Groenland plus rapidement.

Récolte de données dans l’océan Arctique, 2012

Greenpeace mesure les couches de glace de l’océan Arctique pour attirer l’attention sur les conséquences du réchauffement climatique dans la région du pôle Nord. Depuis le début des mesures en 1979, la banquise est aujourd’hui au niveau le plus mince jamais atteint. Sans protection du climat, il y aura des étés sans glace dans l’Arctique au cours de la prochaine décennie.

Grande image: des champs de glace dans l’Arctique. La région arctique est un organe vital pour la planète, car elle refroidit l’atmosphère terrestre et régule le système météorologique.

 

Piero Good est un artiste et photographe indépendant. La nature et l'environnement jouent un rôle central dans ses projets artistiques. Son intérêt réside dans la compréhension des circonstances données afin de pouvoir enfin interagir. Il est co-fondateur du magazine de photographie Pirlo.
Danielle Müller a étudié le journalisme et la communication d'entreprise à Berlin et s'intéresse actuellement à Greenpeace. La Bâloise de 27 ans est toujours sur la selle de son vélo de course et ne dit jamais non à un bon documentaire environnemental sur Netflix.


La croisière méditerranéenne la plus durable de tous les temps

Cet été, le Rainbow Warrior, navire amiral de Greenpeace, a sillonné la Méditerranée pour s’arrêter sur des destinations touristiques appréciées, comme Majorque, Dubrovnik ou l’île de Zante. Pas pour faire des excursions, des fêtes sur le sable ou de la baignade. Le but était de sensibiliser le public, de nettoyer les plages et de communiquer des constats scientifiques pour dire: «Stop au plastique dans les océans».

Au Liban, des bénévoles obt formé une bannière humaine à Raouché, à Beyrouth, une corniche pollué par d'énormes quantités de plastique.

En principe les croisières ne sont pas recommandées, écologiquement parlant, et aussi en raison des masses de touristes déversées dans les plus beaux coins du monde, parfois au détriment des habitants des lieux. Mais un voyage en Méditerranée peut avoir du bon: le Rainbow Warrior, le deux-mâts de Greenpeace, laisse derrière lui des plages propres et des êtres humains bien informés.

La croisière méditerranéenne probablement la plus durable du monde a commencé début juin à Valence, en Espagne. Elle s’est terminée mi-août au-delà du Bosphore, à Varna, en mer Noire. La durabilité du voyage découle du mode de propulsion du Rainbow Warrior, principalement basé sur le vent et l’électricité, mais aussi et surtout de la mission accomplie: attirer l’attention sur le grave problème du plastique dans la mer et proposer des solutions.

 

13 millions de tonnes de plastique

Le plastique, c’est pratique: il est malléable, facile à fabriquer, résistant à l’usure. Mais ses avantages en font aussi un gigantesque problème. Les sachets, emballages et bouteilles en plastique qui se retrouvent dans l’environnement ne disparaissent pas. La dégradation du plastique peut prendre des milliers d’années. Les débris de plastique jetés dans la mer nuisent surtout aux organismes marins, qui les confondent avec leur nourriture et meurent étouffés par les détritus. Les poissons, en particulier, sont également affectés par les substances toxiques présentes sur les microplastiques qu’ils absorbent. En mangeant du poisson, nous retrouvons sur nos assiettes les déchets abandonnés sur les plages.

Les scientifiques estiment que les océans reçoivent ainsi près de 13 millions de tonnes de plastique par année. Durant son expédition en Méditerranée, le Rainbow Warrior a multiplié les actions pour dénoncer le problème du plastique et proposer des solutions: avec des photos de bouteilles en plastique géantes, lors de journées portes ouvertes sur le bateau, par des entretiens avec des responsables politiques ou des représentants de la grande distribution. En outre, les résultats d’analyse des poissons et des échantillons d’eau prélevés au cours du voyage donneront certainement lieu à des conclusions révélatrices.

 

Stop au plastique dans les océans!

L’équipe du Rainbow Warrior a fourni un sérieux travail d’information, de communication et d’entretiens. Environ 20 000 personnes issues des populations locales ont saisi l’occasion de visiter le bateau de Greenpeace. Et certaines ont commencé à réduire leur consommation de plastique en fabriquant leur propre cabas dans le cadre d’un atelier proposé à bord ou en se procurant des gobelets à café réutilisables. La diffusion de notre message à travers les médias a également touché un grand nombre de personnes. En témoigne le bureau de Greenpeace Espagne, qui a recensé plus de 600 articles et émissions dans les journaux, à la radio ou à la télévision.

Les pourparlers avec des décideurs ont, eux aussi, donné lieu à de premiers succès: le débat sur la réduction du plastique jetable est maintenant bien présent dans les milieux politiques européens. La lutte contre la marée de plastique prend de l’ampleur et s’étend bien au-delà de la Méditerranée. Les bureaux Greenpeace ont ainsi lancé des campagnes contre le plastique en République tchèque, en Nouvelle-Zélande, en Asie de l’Est et dans beaucoup d’autres pays et régions.

 

Avec plus de 700 kilos par personne, année après année, la Suisse produit bien trop de déchets. Dans le monde, seuls le Danemark et les États-Unis nous dépassent. Les emballages à usage unique constituent environ un tiers de ces déchets. C’est la raison pour laquelle notre vision zéro déchet prime sur le recyclage.

Philippines, 11 mai 2017, baleine en plastique échouée: cette réplique de baleine sur la plage de Naic à Cavite, au sud de Manille, vise à illustrer la cause de la mort de nombreuses baleines: les déchets plastiques.

Sus aux plastiques!

Partout dans le monde, des particuliers et des organisations, dont Greenpeace, se sont attaqués à ce problème. Lors d’opérations de nettoyage sur les plages et en mer, ils attirent notamment l’attention sur nos habitudes de consommation. De nouvelles start-up zéro déchet épaulent les populations et les sensibilisent en les amenant à questionner leur propre comportement. Une évaluation des déchets récoltés a montré que des multinationales comme Unilever, Coca-Cola, Pepsi et Nestlé sont les principaux responsables de cette pollution plastique.

 

Campagne contre le plastique en suisse

Au cours de l’été 2018, dans un souci de transparence, Greenpeace a interrogé les plus gros détaillants de Suisse sur leur utilisation de plastiques et d’emballages. Le résultat est décourageant: aucun d’entre eux n’a voulu dévoiler sa consommation. C’est pourquoi nous avons décidé de mener nous-mêmes l’enquête en prenant comme exemple un des produits alimentaires les plus populaires de Suisse: la tomate. L’index tomate montre combien de grammes de plastique les grands distributeurs gaspillent pour emballer un kilo de leur fruit préféré.

Texte de Thomas Mäder

 

Soutenez, vous aussi, ce mouvement mondial et engagez-vous sur

www.breakfreefromplastic.org

 

Ce que vous pouvez faire
Rethink - Notre vision zéro déchets nécessite un changement de manière de voir et une consommation attentive de la part de tous.
Reduce - Nous devons éviter tout ce qui est inutile.
Reuse - Pour les autres emballages, nous misons sur leur réutilisation.
Recycle - Nous recyclons ces emballages à la fin de leur vie.
Replace - Naturellement, nous privilégions aussi les matériaux les plus écologiques.


Des noms, pas des numéros

Les animaux doivent avoir des droits fondamentaux, tels que le droit à l’intégrité, à la liberté et à la vie. Les refuges pour animaux nous donnent une idée de ce que pourrait être une société équitable, partagée entre les humains et les animaux.

«Lucy est née en 2010. Elle a toujours été très éveillée, impertinente, sauvage.» Samar Grandjean raconte volontiers des anecdotes savoureuses, parfois consternantes, mais aussi merveilleuses, sur les animaux de son Arche de Samar près de Berne. Ici, on ne leur demande pas de servir à quelque chose; il n’y a pas d’abattoir. Ils ont le droit de vivre, tout simplement. Et ils ne portent pas de numéro, mais ont un nom: Ami, Mimi, Boubou et, justement, Lucy.

 

Plus les animaux nous sont proches, plus nous voyons en eux des individus, des personnalités, des compagnons.

En Suisse, il existe une douzaine de refuges de ce genre. Bon nombre de ces animaux proviennent des élevages en batterie. Les rescapés sont représentatifs des nombreux bovins de notre pays qui restent à l’étable 275 jours par an, attachés à la mangeoire, et qui n’ont rien d’autre à faire que de manger, s’allonger, se lever... Ou de tous les porcs qui végètent, jour après jour, sur les «caillebotis» en béton, sans litière et sans jamais sortir à l’air libre. Toutes ces pratiques sont tolérées par la loi fédérale sur la protection des animaux, pourtant censée être l’une des plus contraignantes au monde. Une idée née du mouvement de défense des droits de l’animal Il n’en va pas seulement des animaux, déclare Sarah Heiligtag, du refuge Hof Narr à Hinteregg, dans le canton de Zurich, mais d’une approche durable de la nature et du respect inconditionnel de l’être humain et de l’animal. Sarah Heiligtag se considère comme membre d’un mouvement Les animaux doivent avoir des droits fondamentaux, tels que le droit à l’intégrité, à la liberté et à la vie. Les refuges pour animaux nous donnent une idée de ce que pourrait être une société équitable, partagée entre les humains et les animaux.

social qui prône les droits de l’animal: «Nous devons amener les gens à remettre en question le système d’exploitation actuel.» Comment le faire dans une société qui, comme la nôtre, protège la dignité de l’animal, mais permet en même temps d’abattre deux animaux par seconde? Pour les universitaires canadiens Sue Donaldson et Will Kymlicka, on n’y arrivera qu’en étendant aux animaux les principes fondamentaux de la justice sociale. Dans leur livre au titre révélateur, Zoopolis, ils ont proposé de conférer une sorte de citoyenneté aux animaux domestiqués. Cela impliquerait surtout de les reconnaître dans leur individualité et de les laisser participer à notre vie.

La dignité du porc est un point sensible: tous ne bénéficient pas de conditions aussi optimales que celui-ci. 40% des porcs à l’engrais ne quittent l’étable que le jour de leur abattage.

Pour Donaldson et Kymlicka, les refuges sont actuellement les lieux les plus appropriés pour mettre en oeuvre leur idée d’une zoopolis. Le refuge Tante Martha est très proche de cet idéal. Quelque deux cents animaux vivent aujourd’hui dans cette ferme de Romont, où l’on élevait jadis des cerfs. Seuls le vaste domaine et la forêt sont entourés d’une clôture. Sinon, les animaux entrent et sortent à leur gré.

Chaque animal a sa propre vie, sa propre histoire. Comme Bertrand le Beau, un des habitants du refuge Hof Narr, qui garde les poules.

De nombreux animaux se partagent l’étable – moutons, poules, bovins et alpagas – et il n’est pas rare que, là où des gens séjournent, on trouve aussi des animaux, et vice versa. L’élevage industriel, source de tous les maux pour le mouvement de défense des droits de l’animal comme pour les responsables de nombreux refuges, les programmes d’élevage industriel sont à l’origine de l’exploitation éhontée des animaux de rente et c’est à cette forme d’élevage qu’il faut mettre un terme. «S’il n’y avait Plus les animaux nous sont proches, plus nous voyons en eux des individus, des personnalités, des compagnons. pas d’élevage intensif, ni d’abattoirs, on n’aurait plus besoin de ces refuges», explique Samar Grandjean. Sarah Heiligtag est du même avis: «Nous devons cesser de produire des animaux de rente surperformants.» Et de fait, la société actuelle commence tout juste à réfléchir aux moyens de réintégrer les animaux en son sein. Non pas comme des objets que l’on utilise pour ses propres besoins, mais comme des membres à part entière d’une société mixte.

 

KLAUS PETRUS a enseigné la philosophie à l’Université de Berne jusqu’en 2012. Depuis, il travaille comme photographe et journaliste indépendant. Ses photos et ses articles traitent de la protection des animaux, des mouvements de contestation et des troubles sociaux. Co-auteur du livre "Darf Mensch Tiere nutzen?"

 

Greenpeace Suisse soutient l’initiative contre l’élevage intensif en Suisse par Philippe Schenkel, responsable de la campagne Agriculture de Greenpeace Suisse «Globalement, l’élevage d’animaux de rente est responsable de plus de 14% des émissions de gaz à effet de serre. Il est la principale cause de la déforestation tropicale et des zones mortes dans les mers du globe. En Suisse, l’élevage intensif, avec ses fourrages importés, conduit à une acidification des sols. Notre avenir réside dans un élevage adapté au site, dans lequel on n’élèvera pas plus d’animaux que les ressources locales ne le permettent. Cela doit aller de pair avec une réduction de la consommation de viande. Il y aura davantage d’espace naturel, ce qui permettra aux animaux de vivre mieux et sera bénéfique pour notre santé.» Pour des informations détaillées, voir la campagne Moins mais mieux de Greenpeace.


Disparition des glaciers suisses, tout a commencé il y a 160 ans

Même si, dès demain, les humains cessent de produire du gaz à effet de serre, la plupart des glaciers sont condamnés à disparaître – visualisation d’un phénomène irréversible.

 

Cet article est publié avec l’autorisation du Tages-Anzeiger et de ses auteurs, Mathias Lutz et Marc Brupbacher.

 

Les glaciers suisses ont atteint leur extension maximale durant le Petit âge glaciaire, aux alentours de 1850. Leur surface totale était alors de 1735 km² – la taille du canton de Zurich. Aujourd’hui, il n’en reste plus que 890 km². En l’espace de 166 ans, la moitié de la surface des glaciers de Suisse a fondu.

L’épaisseur de la glace a également diminué de façon spectaculaire. Matthias Huss, de l’EPF de Zurich / Université de Fribourg, estime qu’en 1850, le volume de glace atteignait environ
130 km³ – en 2016, il n’était plus que de 54 km³, soit presque 60% de moins. «On ne peut plus sauver les glaciers suisses», déclare le glaciologue. Malgré les efforts considérables entrepris pour réduire les émissions de CO2, 80 à 90% des masses glaciaires auront disparu d’ici 2100. «Le ralentissement du réchauffement climatique arrivera trop tard», conclut-il. Pour Samuel Nussbaumer, du World Glacier Monitoring Service de l’Université de Zurich, la situation est sans issue: «J’espère seulement que nous pourrons conserver les glaciers les plus élevés des Alpes, ou tout au moins des fragments.»

 

Régression dramatique des glaciers suisses depuis 1850

Les transformations des cinq plus grands glaciers suisses depuis 1850

En 1973, la Suisse comptait 2150 glaciers; aujourd’hui, il n’y en a plus guère que 1400. En
45 ans, 750 glaciers ont donc disparu. La plupart d’entre eux étaient de petite taille et n’avaient même pas de nom. Il est particulièrement regrettable que tous les glaciers du Parc national suisse aient déjà complètement fondu. En 1973, on en recensait encore une bonne douzaine – seul le Vadret da Nuna avait un nom.

Trois exemples de glaciers ayant déjà fondu en Suisse.

Depuis le début des relevés, la fonte des glaciers n’avait encore jamais été aussi forte que ces dernières années. La plus longue série de mesures de la fonte d’un glacier enregistrée dans le monde – sur 102 ans –, celle du Claridenfirn dans le canton de Glaris, en témoigne: des huit années de fonte les plus extrêmes, six ont eu lieu après 2008. En 2016, les glaciers ont perdu presque 1 km³ de volume, soit environ 900 milliards de litres d’eau. Actuellement (état en 2017), l’épaisseur de la glace diminue en moyenne d’à peu près un mètre par an – soit 1% de sa surface. Globalement, de 2001 à 2010, les glaciers ont fondu en moyenne deux à trois fois plus rapidement qu’au XXe siècle.

C’est en Valais que les glaciers sont les plus grands – ils s’étendent jusque dans les vallées, et nous sont donc plus proches. La fonte des glaces y est manifeste, comme au glacier du Rhône ou à celui d’Aletsch. C’est aussi le cas du glacier de Morterat dans les Grisons, ou de celui de Grindelwald/BE, qui atteignait encore le village il y a 160 ans. Le glacier de Trift/BE s’est réduit de deux kilomètres entre 2000 et 2015. Quant à leur superficie totale, les grands glaciers ont diminué deux à trois fois moins rapidement que les plus petits. Ces derniers ont perdu presque 90% de leur surface depuis 1850, contre «seulement» 15 à 40% pour les plus grands.

Des températures trop élevées en été

En été, les glaciers fondent toujours dans leur partie inférieure. Depuis à peu près 1850, ils ont perdu toutefois de leur masse. A l’époque, le Petit âge glaciaire était encore à son apogée. Le phénomène de fonte accrue s’explique par une hausse très nette des températures. La raréfaction des chutes de neige et le rayonnement solaire accéléreront en outre sa rapidité. Mais elle est surtout due aux températures enregistrées en été. Les glaciers comptent parmi les meilleurs indicateurs naturels du climat et sont un élément clé pour le monitoring des changements climatiques.

Une comparaison: le glacier du Rhône en 2010 et en 2018 (© www.GletscherVergleiche.ch)

Il y a 20 000 ans, la Suisse était pratiquement couverte de glace. Depuis des millions d’années déjà, les glaciers reculent ou avancent, même sans intervention humaine. Ce qui est toutefois anormal, c’est l’incroyable accélération du réchauffement de l’atmosphère, et donc du recul des glaciers, au cours des 150 dernières années. La hausse des températures dépasse de très loin tout ce que l’on sait de l’histoire de la planète. Or, elle est en corrélation avec les émissions de CO2 dans l’atmosphère, qui se sont considérablement accrues à cause de la combustion d’énergies fossiles. Les humains sont responsables du recul massif des glaciers.

D’ici 2100, presque tous les glaciers de Suisse auront disparu. Celui d’Aletsch existera, certes, encore, mais il n’en restera plus que de petits fragments en altitude. Malheureusement, même en envisageant les scénarios les plus favorables en cas de réduction importante des gaz à effet de serre, la plupart des glaciers suisses ne pourront être sauvés: 4 sur 5 disparaîtront, même si dès demain, ces émissions cessaient. Si les températures estivales augmentent de 5 degrés en Suisse, les Alpes auront perdu pratiquement tous leurs glaciers à la fin du XXIe siècle. Les climatologues partent du principe que, si l’on ne réussit pas à enrayer la hausse des gaz à effet de serre, comparées à la période préindustrielle, les températures augmenteront de 3 à 5 degrés en moyenne annuelle. «Naturellement, j’espère qu’on arrivera à réduire ces émissions de telle sorte qu’on puisse conserver au moins 20% des glaciers», fait observer Matthias Huss.

Mesures prises contre la fonte des glaciers

Sur le Titlis ou le glacier du Rhône, on recouvre la glace avec des bâches en textile non tissé afin d’atténuer le rayonnement solaire. En Engadine, on songe à enneiger artificiellement les glaciers. De telles mesures sont, certes, efficaces et judicieuses sur le plan local. Elles permettent de limiter le recul d’une petite surface, mais jamais d’un glacier tout entier. Et les coûts qu’elles engendrent dépassent de loin les avantages.

Les conséquences de la fonte des glaciers sont déjà perceptibles dans maints domaines. Les glaciers sont des attractions touristiques et des facteurs d’identification importants pour la Suisse. S’ils disparaissent, elle devra se présenter sous d’autres atours. Nos Alpes resteront belles, même avec moins de glace, mais différentes.
Les glaciers emmagasinent de l’eau en hiver et la restituent en été. De plus, ils la stockent lors des années froides et humides, et la libèrent lors des étés secs et chauds. Ils jouent ainsi un rôle crucial dans la régularisation des débits d’eau. Sans glacier, cette fonction n’existe plus. Cela aura des répercussions sur la disponibilité en eau dans les régions alpines, mais aussi au-delà, car les grands fleuves d’Europe ont leurs sources dans les Alpes et sont largement alimentés par les glaciers en été.
Avec la Stratégie énergétique 2050, la Suisse compte miser sur l’énergie hydraulique. Presque tous les lacs de retenue sont alimentés par les glaciers. A l’avenir, ils seront également remplis, toutefois l’eau s’écoulera à d’autres moments de l’année. Lorsque les glaciers reculent, le paysage se transforme. Cela peut conduire à des problèmes de stabilité des pentes. De nouveaux lacs se formeront, mais ils peuvent toutefois se rompre, surtout quand la glace s’y accumule.
On s’attend à ce que le niveau de la mer augmente de 0,3 à 1 mètre d’ici 2100. La fonte des glaciers contribue fortement à cette hausse. L’élévation du niveau des mers ne concerne pas directement la Suisse, mais elle générera des millions de réfugiés climatiques.
Des déclarations telles que «Les glaciers norvégiens progressent» ne sont plus à l’ordre du jour. Cette brève phase de croissance s’est terminée il y a quelques années. Ces glaciers dépendent très fortement de l’humidité qui vient de l’océan. Celle-ci avait augmenté à court terme en raison d’un changement de la circulation des masses d’air. Mais cette période est révolue, et, à long terme, les glaciers ont à nouveau tendance à reculer. Ce recul est un problème mondial. Il existe environ 200 000 glaciers sur la planète. Leur surface totale est de 730 000 kilomètres carrés – soit la taille de l’Allemagne, de la Pologne et de la Suisse réunies. Sans oublier les deux calottes glaciaires au Groenland et dans l’Antarctique, qui, ensemble, sont aussi grandes que la Russie. Or, 70% de l’eau douce est stockée dans la glace...

 

Mathias Lutz et Marc Brupbacher font partie de l’équipe interactive du Tages-Anzeiger à Zurich. Cette comparaison entre les glaciers suisses leur a été inspirée par un article du New York Times intitulé «Mapping 50 years of Melting Ice in Glacier National Park».

La version originale de l’article ci-dessus et des graphiques supplémentaires sont disponibles ici, sur le site web du Tages-Anzeiger.

Vous aimeriez faire quelque chose contre la fonte des glaciers en Suisse? Soutenez notre Initiative pour les glaciers !


« La plupart des gens ne se sentent pas vraiment concernés par le changement climatique »

Les glaciers suisses sont en train de disparaître. Selon les dernières prévisions, dans 80 ans, presque tous auront fondu. Pourquoi ne nous sentons-nous pas vraiment concernés ? Entretien avec le psychologue Adrian Brügger sur les raisons de notre indifférence.

Propos recueillis par Sarah Herwig.

 

Photos comparatives de la Diavolezza, avec les glaciers Pers et Morteratsch, dans les Grisons. (© Société pour la recherche écologique/Greenpeace)

 

Dans 80 ans, il n’y aura presque plus de glaciers en Suisse. Pourquoi ces prévisions ne font-elles pas réagir ?

80 ans, c’est une période relativement longue. Et pour la plupart des personnes, en Suisse comme dans d’autres pays, le problème du climat n’est pas encore une réalité quotidienne.

Quelles sont les raisons de cette situation ?

Les raisons sont notamment les objectifs et les valeurs des gens. Le changement climatique est surtout présenté comme une menace pour la nature et les générations futures.

Cela touche donc les gens qui attachent une grande importance à l’équité, à la justice sociale ou à l’égalité. Pour les personnes ayant d’autres valeurs ou objectifs, le climat est probablement moins important. Je pense à des valeurs comme la liberté personnelle, le développement individuel, le succès et les richesses matérielles.

Quand on évoque l’impact du réchauffement climatique, on parle souvent de pays lointains. Or la disparition des glaciers en Suisse est très concrète et réelle. Est-ce que cela change la perception du changement climatique ?

 

Selon nos propres résultats et d’autres travaux de recherche, ce n’est pas le cas. Nous avons mené plusieurs expériences, en présentant aux personnes des informations sur le changement climatique, soit concernant la Suisse, soit concernant l’étranger.

Nous leur avons ensuite demandé comment elles évaluaient les risques liés au changement climatique. Et si elles étaient prêtes à changer quoi que ce soit dans leur vie quotidienne, ou à soutenir des lois de protection du climat. Nos enquêtes ne constatent aucune différence.

Comment expliquer ces résultats ?

Il y a plusieurs explications possibles. Premièrement, les personnes vivant en Suisse ne se sentent pas forcément plus liées à la Suisse qu’à d’autres pays. Et tout le monde n’est pas passionné par les glaciers. Pour une bonne partie de la population, c’est une réalité lointaine. Au quotidien, on n’est pas forcément confronté aux glaciers.

La deuxième raison serait que ceux qui se soucient du climat se préoccupent du bien-être d’autrui. Ils pensent aux populations d’autres pays, où les conséquences sont souvent plus dramatiques. Nous sommes un pays riche et avons une infrastructure fonctionnelle. Par conséquent, notre capacité de nous adapter aux changements est meilleure.

Dernière explication possible : le changement climatique en Suisse pourrait être perçu comme une menace tellement grave que les gens préfèrent ne pas y penser. Personnellement, cette explication ne me semble pas particulièrement solide. Car la plupart des personnes interrogées ne se sentent pas vraiment concernées par le changement climatique.

D’autres pays, notamment l’Autriche, voient également leurs glaciers fondre de manière dramatique. (© Société pour la recherche écologique/Greenpeace)

 

Les nouvelles concernant l’impact négatif du changement climatique devraient inciter les individus à agir. Pourquoi est-il si difficile de passer de la parole aux actes ?

Savoir n’est pas encore agir. Il faut une raison pour décider de s’impliquer personnellement dans la protection du climat. Et cela nous ramène aux valeurs. Le fait que le climat détruise la nature ou les glaciers ne signifie pas la même chose pour tous.

 

La version originale de l’entretien (en allemand) est disponible sur :                                                                                                                                                                                                   https://www.srf.ch/kultur/gesellschaft-religion/warum-uns-das-verschwinden-der-gletscher-kalt-laesst

Si vous voulez vous engager en faveur des glaciers suisses, soutennez notre initiative pour les glaciers !

 

Adrian Brügger est enseignant et chercheur dans le domaine des comportements durables à l’Université de Berne. Il publie régulièrement de nouveaux résultats de recherche, principalement dans le domaine de la psychologie environnementale.


Politique climatique suisse: le gouffre entre les intentions et les actes

En décembre 2017, lorsque la conseillère fédérale Doris Leuthard a présenté le message relatif à la révision de la loi sur le CO2, un document destiné aux médias contenait un exemple typique d’infographie euphémisante: cinq petites Suisses dont la couleur était censée représenter, à cinq échéances différentes, les objectifs de réduction de CO2 à atteindre, et donc l’effort restant à accomplir. La Suisse de 2012, avec une réduction du niveau des émissions de 8%, était colorée à 92% en gris foncé. Celle de 2050 correspondait à l’objectif de réduction de 70 à 85%. Logiquement, entre 15 et 30% de la surface auraient dû être en gris foncé. Or seuls le Sottoceneri et l’extrême sud du Valais étaient colorés en gris, soit à peu près 5% de la surface.

J’ai retrouvé ce graphique en avril dans une brochure* dans laquelle l’Office fédéral de l’environnement (OFEV) explique comment la Suisse compte mettre en oeuvre l’Accord de Paris sur le climat adopté en 2015. Mais, cette fois, environ 15% de la superficie de la Suisse en 2050 étaient colorés en gris foncé. Cette anecdote en dit long: l’OFEV doit expliquer la politique du Conseil fédéral et reprend donc un graphique du Conseil fédéral. Mais, ne pouvant en assumer complètement le contenu, il le corrige comme si de rien n’était. Après tout, des experts travaillent dans cet office; ils connaissent le sujet et savent de quoi il retourne. Le potentiel de réduction n’est pas épuisé «L’Accord de Paris marque le début d’une nouvelle ère: le 12 décembre 2015, la communauté internationale a dit oui à un monde sans énergies fossiles», écrit Christine Hofmann, directrice suppléante de l’OFEV, dans l’avant-propos de la brochure. Le message d’une vidéo de l’OFEV datant de fin 2017 est tout aussi clair: «Nous devons remettre en question notre approche et notre manière d’agir.» Or, et c’est là le dilemme, l’OFEV se doit, en tant qu’office fédéral, de défendre loyalement une politique et ne peut pas «remettre en question » l’approche suivie. C’est ainsi que la brochure contient également des phrases réconfortantes du style: «Toutefois, la large palette des véhicules compacts et efficaces sur le plan énergétique actuellement disponibles [autrement dit les automobiles] offre un potentiel de réduction des émissions colossal à un coût avantageux.»

L’OFEV est conscient que ce potentiel de réduction ne sera pas suffisant et que le secteur des transports dépendra par conséquent de projets de compensation à l’étranger. Mais, et l’OFEV le sait également, de tels projets n’existeront plus à un moment donné si l’Accord de Paris est réellement pris au sérieux, car aucun pays ne sera prêt à ce que ses réductions soient créditées à un autre pays pour de l’argent. Il y a incompatibilité entre ce que propose le Conseil fédéral et ce que devrait faire la Suisse en raison de l’Accord de Paris. Avant même la conférence de Paris sur le climat, le Conseil fédéral s’était fixé comme objectif de réduire les émissions de CO2 de moitié d’ici 2030 et de 70 à 85% d’ici 2050 – compensations à l’étranger incluses – dans l’espoir que le nouvel accord vise un réchauffement maximal de 2° C. Or l’accord préconise désormais un seuil «nettement en dessous» de 2 °C, si possible 1,5.

Lors des négociations, la Suisse a soutenu cet objectif plus ambitieux, mais le Conseil fédéral ne s’est pas senti obligé d’ajuster ses propres objectifs en conséquence. La brochure de l’OFEV cite à plusieurs reprises l’objectif de Paris – «nettement en dessous de 2° C» – pour évoquer dans la foulée «la limite des 2° C». Un chapitre est du reste intitulé «Au-delà de 2° C, nous allons droit dans le mur.» Lequel de ces deux objectifs poursuit- on en définitive? Un manque de volonté d’agir La brochure accorde beaucoup de place aux investissements dans des projets nuisibles au climat. À juste titre: les investissements effectués par les caisses de pension et les compagnies d’assurance suisses, peut-on y lire, «favorisent un scénario induisant un réchauffement climatique mondial compris de 4 à 6° C». Et que propose- t-on? «Le Conseil fédéral s’attend à ce que les acteurs du marché financier en Suisse participent davantage, et spontanément, à la réalisation des objectifs de l’Accord de Paris.»

La brochure de l’OFEV est un parfait exemple pour illustrer ce qui caractérise la politique de la Suisse sur le climat, à savoir le gouffre existant entre, d’une part, son ambition d’être à la pointe à l’échelle internationale, notamment en ce qui concerne le savoir requis et, d’autre part, le manque de volonté d’agir. La ministre de l’Environnement Doris Leuthard m’avait déjà parlé de ce problème avec une franchise qu’il convient de souligner lors du sommet de Paris, lorsque je lui avais demandé si la Suisse était désormais prête à orienter sa politique climatique vers l’objectif de 1,5° C. «Oh, vous savez, m’avait-elle répondu, nous serions déjà heureux d’être sur la voie des 2° C.» J’ai demandé à Christine Hofmann si mon impression d’être en présence d’une contradiction était fondée. Dans son courriel, la vice-directrice a reconnu que des termes comme «la limite des 2° C» étaient «une forte simplification de situations complexes». Pour une brochure destinée au grand public, une telle formulation serait toutefois «justifiable à l’heure actuelle».

Et en ce qui concerne la place financière, il n’y a «pas de contradiction», car la réglementation n’est «pas la seule réponse possible à un problème». La réponse de Christine Hofmann est très loin du langage clair de son avant-propos. Elle n’a pas répondu à ma question. Mais ne pas répondre est aussi une manière de répondre...

 

Marcel Hänggi est journaliste environnemental indépendant, auteur et co-responsable de l’initiative populaire www.protection-climat.ch www.mhaenggi.ch

Andy Fischli est illustrateur indépendant, dessinateur et directeur d’ateliers de bandes dessinées.


Actions de Greenpeace en faveur du climat

Le problème du climat est mondial et complexe. Les causes du changement climatique sont notamment les gaz à effet de serre, surtout le dioxyde de carbone résultant de la combustion des énergies fossiles telles que le charbon, le pétrole et le gaz. Chaque trajet en voiture ou en avion, la consommation de fuel et d’électricité, mais aussi le méthane provenant de l’élevage des bovins et la destruction des forêts anciennes, tout cela amplifie le phénomène. Devant un problème aussi complexe, la solution ne peut être que pluridimensionnelle. C’est la raison pour laquelle, dans son engagement pour la protection du climat, Greenpeace agit aussi bien sur le plan politique qu’auprès des multinationales, et naturellement de chaque individu.

 

Luxembourg, 20 janvier 2018 À l’occasion de la Journée internationale des pingouins, l’attention de la population de différentes villes a été attirée sur la disparition de l’espace vital de ces animaux.
Philippines, Tacloban, 1er mars 2018 Les habitants des Visayas orientales ont créé, en collaboration avec Greenpeace Asie du Sud-Est, la LIVErary, une bibliothèque humaine. Des conteurs, des danseurs et des experts y retransmettent leur savoir et leurs expériences en matière de justice climatique.
Norvège, 22 mars 2018 Manifestation contre la prospection pétrolière offshore de Statoil au large de la Norvège.
Thaïlande, Phuket, 9 juin 2018 L’expédition 2018 du Rainbow Warrior est placée sous le principe «100% d’énergies renouvelables pour tous». Sur la plage, les habitants ont pu visiter une exposition sur les effets du changement climatique.
Italie, Adriatique, 14 avril 2018 Action de Greenpeace contre les activités pétrolières et gazières sur les côtes italiennes.

 


Quand la vie bascule

Dans son projet à long terme Drowning World, le photographe Gideon Mendel capture une expérience humaine qui fait disparaître les frontières géographiques et culturelles. En remportant le Prix du jury du Greenpeace Photo Award 2016, il a pu ajouter de nouveaux chapitres de cette histoire aux États-Unis et en France.

 

João Pereira de Araújo, Taquari District,
Rio Branco, Brésil, mars 2015.

L’eau lui arrive jusqu’au cou, au sens propre du terme. Sa tête semble posée dessus, le menton appuyé sur le miroir de l’eau. Le reste du corps disparaît dans le liquide brunâtre. À l’arrière-plan, on peut voir la partie supérieure d’une porte ouverte: l’entrée de son ancienne demeure, dans un village du Brésil. Nous ne saurons jamais ce qui se cache derrière, sauf que c’est certainement sous l’eau. C’est un des portraits les plus impressionnants du projet photographique que Gideon Mendel réalise depuis plusieurs années sur le thème du «monde qui se noie» (Drowning World).

Depuis 2007, il se rend partout où le niveau de l’eau s’élève soudainement. Dès qu’il entend parler d’inondations, il se demande automatiquement s’il va partir. En Haïti, en Inde, au Bangladesh, en Thaïlande ou au Nigeria, mais aussi dans des pays occidentaux comme l’Angleterre ou l’Allemagne. Un tel projet n’est pas toujours facile à réaliser. Il lui faut obtenir les autorisations nécessaires, trouver les moyens de se déplacer dans les zones inondées, organiser un traducteur, réfléchir aux problèmes techniques. Une fois sur place, il cherche à contacter des gens dont la vie a basculé et qui se sont retrouvés la tête sous l’eau. Souvent, il les accompagne la première fois qu’ils retournent dans leur ancien logis. Nous regardons dans les yeux des gens qui n’ont plus rien d’autre que leur corps. Leur maison a peut-être été emportée par les eaux ou complètement détruite. Peut-être leur magasin est-il dévasté ou leurs objets privés ont-ils été emportés par la force inexorable des flots.

À travers ces yeux, on a l’impression de pénétrer jusqu’au plus profond de leur âme. On y reconnaît la colère, le chagrin, mais aussi la combativité. Mendel réussit à saisir dans ces moments de désespoir profond une grande dignité humaine. «Le désastre narratif ne m’intéresse pas», explique-t-il. Il essaie plutôt de montrer la vulnérabilité de ces femmes et de ces hommes. «Et j’aimerais la partager avec tout le monde.» Une esthétique déroutante Mendel s’investit corps et âme dans ses reportages, s’attarde sur certains thèmes, s’implique totalement. Il présente lui-même son travail, qui prend souvent la forme de projets à long terme, comme une «mission». «J’ai de la peine à terminer un projet», concède-t-il. Le destin de ces êtres humains l’intéresse, que ce soit sous le régime de l’apartheid de son pays natal, l’Afrique du Sud, à la suite des ravages du sida ou des conséquences du changement climatique.

Loïc Horatius, Rue du Château, Villeneuve-Saint-Georges, France, février 2018.

Il pense à quoi ressemblera le monde quand ses enfants auront son âge et s’intéresse à l’arrière- plan historique et culturel des thèmes qu’il aborde. «L’inondation a pour tout le monde quelque chose de symbolique », dit-il, faisant notamment référence à la violence des flots dans la Bible. Les portraits de Mendel auraient presque un caractère classique s’ils ne se s’inscrivaient pas dans un contexte alarmant. «Cela a quelque chose d’inattendu», constate-t-il. Certains clichés rayonnent même d’une beauté déroutante.

Les personnes et les objets apparaissent comme dans un miroir, leur image se reflète dans une symétrie parfaite, les couleurs brillent dans l’eau, les formes dessinent des lignes esthétiques. «Quand l’eau est haute, tout est calme. Le temps s’arrête», explique Mendel. Ce calme est toutefois trompeur: lorsque le niveau de l’eau baisse, l’ampleur de la catastrophe devient visible, la puanteur se répand, la boue se tasse. Il ne reste que des traces de dévastation. Au cours des onze dernières années, Gideon Mendel a développé différentes trames narratives. Il décrit la série Submerged Portraits comme le coeur de son projet.

Maison de Wista Jacques Gonaïves, Haïti, septembre 2008.

Parallèlement, il a regroupé sous le titre de Watermarks des archives de photographies d’objets définitivement marqués par les eaux. Après des inondations catastrophiques en Australie, le photographe ayant trouvé des photos dans la rue les avait rapportées à sa chambre d’hôtel. «Ce que j’y ait découvert m’a touché. Ces photos abîmées étaient une métaphore de l’influence que le changement climatique peut avoir sur notre mémoire.» Avec la série Floodline, Mendel a finalement créé un autre genre d’«investigation visuelle». Ce sont les lignes d’anciens niveaux de crues qui traversent ces espaces, marquent les murs. «Dans un espace qui a un caractère chaotique, ils ont quelque chose de très précis», ajoute-t-il, et à nouveau d’incroyablement esthétique. Certaines de ces images font penser aux toiles de Mark Rothko.

Des archives de rencontres émouvantes Qu’on y voie ou non des personnes, toutes les photos de Mendel mettent l’accent sur la dimension humaine. C’est ainsi que, outre des archives de photos impressionnantes, il a cumulé les rencontres touchantes. Après l’inondation du siècle au Nigeria en 2011, par exemple, qui avait coûté la vie à plus de 500 personnes, Mendel s’était rendu dans un petit village au sud du pays. Les simples huttes en pisé avaient été emportées par les eaux, tandis que les bâtiments en ciment habités par la classe moyenne étaient encore debout, mais inondés. Il a rencontré une femme, une boulangère, qui avait tout perdu: sa maison, sa boulangerie qui employait vingt personnes, ses fours. Rien n’était assuré. «J’ai fait une photo d’elle, raconte Mendel, et je voulais aussi lui proposer de l’aide. Mais la seule chose qu’elle souhaitait, c’est que je montre au monde ce qui s’était passé. Et c’est exacte- ment cela que j’essaie de faire.»

 

Francisca Chagas dos Santos, Taquari District, Rio Branco, Brésil, mars 2015.

 

Gideon Mendel, né à Johannesburg en 1959, a étudié la psychologie et l’histoire de l’Afrique au Cap. Ses premières photos montrent les dernières années de l’apartheid. Il travaille régulièrement pour Weekend, le supplément dominical du Guardian, et ses photos sont publiées dans de nombreux magazines internationaux, dont National Geographic, Geo, Stern et Rolling Stone.

Ursula Eichenberger, qui a étudié l’histoire et la gestion de projets à but non lucratif, a écrit pour divers médias comme la Neue Zürcher Zeitung. Jusqu’en 2006, elle était rédactrice au Tages-Anzeiger pour les questions sociales et sociétales. Depuis, elle travaille pour des fondations et des organisations à but non lucratif (dont UNICEF Suisse) et écrit des livres.

Le vote du public pour le Greenpeace Photo Award 2018 aura lieu du 1er au 31 octobre 2018. Visitez notre site, choisissez votre favori parmi les sept nominés et votez. Le projet qui obtiendra le plus grand nombre de voix remportera le Prix du public, d’une valeur de
10 000 euros. Un Prix du jury, d’un même montant, sera également décerné.
www.photo-award.org


Le son du silence

Le changement climatique a une dimension jusqu’ici insoupçonnée: il agit sur les sons de la nature et modifie les paysages sonores de notre environnement.

Pour Ludwig Berger, le changement climatique s’est manifesté dès sa première randonnée au glacier de Morteratsch. Pas seulement parce qu’il est passé devant de nombreuses balises enregistrant le recul de la glace comme la chronique d’une mort annoncée. C’était en février 2016, une journée ensoleillée et chaude. Nettement trop ensoleillée et nettement trop chaude. Ludwig Berger a traversé cette vallée meulée par la glace avec une série de microphones dans ses bagages, du type de ceux qu’on en utilise pour la photographie sous-marine. Diplômé en musicologie et en composition électroacoustique, il était venu écouter la fonte des glaciers, comme un médecin pose le stéthoscope sur un patient gravement malade. Depuis 1880, la langue glaciaire a reculé de 2,5 kilomètres, soit un quart de sa longueur. Le taux de fonte a plus que doublé ces dernières années. Berger voulait percer des trous dans la glace, y insérer des micros et enregistrer les sons de cette désagrégation.

Mais l’expérience s’est terminée de façon décevante: «Au début, je n’entendais que le son des micros, rien d’autre», déclare-t-il aujourd’hui de son poste de travail au MediaLab du département d’architecture du paysage de l’École polytechnique fédérale de Zurich. «Ce n’est que lorsque les trous ont été à nouveau gelés que j’ai entendu un grondement profond et constant: le bruit de base du glacier.» Berger sentait toutefois qu’il pouvait faire mieux.

@Lina Müller

Des grondements et des gémissements

Un mois plus tard, après avoir assimilé quelques astuces techniques, il est retourné dans les Grisons avec un groupe d’étudiants. C’était la mimars, et alors que le printemps était sur le point d’arriver, une tempête de neige s’est déchaînée. Berger a de nouveau cru percevoir les signes du changement climatique: «Il n’y a plus de saisons. » Pendant que le groupe tâtonnait dans la neige, il a revu sa stratégie: «Je n’avais plus l’intention de geler les micros, mais de les presser, enveloppés dans la neige, contre le glacier.» Et ça a marché. Lorsque Berger a mis ses écouteurs, il a entendu pour la première fois la vie du glacier de Morteratsch. Un bruit de bulles, des grondements, des craquements et des gémissements. Un bruissement, des égouttements et des gargouillis. Un bourdonnement intergalactique, des grincements et des sifflements. Le glacier murmurait, chantait, fulminait, gémissait, jubilait et pleurait. Ce n’est pas qu’il considère le glacier de Morteratsch comme un être vivant, explique Berger en écoutant les enregistrements au MediaLab. «C’est, comment dire, trop émotionnel et trop kitsch.» Mais quand il réfléchit à ce qui se cache derrière ces sons, pourquoi ils se produisent, cela le touche, «et même beaucoup ». Berger et ses étudiants ont entre-temps monté une exposition pour rendre compte de leur rencontre avec le glacier, ils ont enregistré les sons sur vinyle et les ont, en partie, publiés sur Internet.

Une signature acoustique

Le changement climatique a une dimension que l’on ignorait jusqu’ici: non seulement, il réchauffe l’atmosphère, fait monter le niveau des mers et provoque des sécheresses, mais il a aussi un impact sur le monde du bruit. Raymond Murray Schafer a été le premier à reconnaître l’importance de ce qu’on appelle les soundscapes ou «paysages sonores». Dans les années 1960, le compositeur canadien a réalisé que la partition de la nature ne comprend pas uniquement des sons. Les paysages sonores reflètent l’environnement et fournissent des informations sur la diversité des espèces. Chacun a sa propre signature acoustique. Si les cris d’animaux manquent soudain parce que ces derniers ont été chassés, décimés ou exterminés, la signature change. Les conclusions de Schafer correspondaient à son époque. Peu auparavant, la zoologiste Rachel Carson avait fait des recherches sur la façon dont un pesticide, le DDT, avait tué des millions d’oiseaux chanteurs aux États-Unis et publié un livre intitulé Silent Spring, le «printemps silencieux».

Le CO2, agent perturbateur

Pendant que Ludwig Berger écoutait le Morteratsch dans les Alpes suisses, le biologiste marin Tullio Rossi s’occupait d’un paysage sonore complètement différent. Né en Italie et domicilié en Australie, Rossi enquête sur une question qui, «pour des raisons mystérieuses», n’a longtemps pas été prise en compte: le changement climatique affecte-t-il aussi la vie sous la surface de l’eau? Concrètement, le CO2 modifie-t-il la communication des habitants des mers?

Pour trouver une réponse, Rossi a cherché dans le monde entier des eaux dont la teneur en CO2 est déjà aussi élevée que les taux prévus pour la fin du siècle. Il les a trouvées au large des îles d’Ischia et de Vulcano, en Méditerranée, et de White Island, dans l’océan Indien. Là, des cheminées sous-marines volcaniques libèrent du CO2 dans les quantités attendues. Rossi a installé des enregistreurs sous-marins sur des récifs à proximité. Ces récifs abritent des crevettes-pistolet qui ne mesurent que quelques centimètres, mais sont la deuxième source de bruit sous l’eau après les cachalots. En fermant brusquement leur plus grosse pince, elles créent une bulle qui implose peu de temps après, provoquant une violente détonation. Si une colonie de crevettes claque leurs pinces, elles génèrent un bruit semblable au crépitement d’une forte pluie d’orage ou aux roulements de tambours d’un groupe de jeunes cadets. Cela permet à ces animaux de communiquer entre eux, mais aussi d’étourdir leur proie. Rossi a enregistré le niveau sonore et la fréquence à laquelle les crevettes-pistolet utilisaient leurs pinces, puis a comparé les résultats avec des données provenant d’environnements marins moins chargés en CO2.

Quand il a vu les résultats, il a été surpris. Il ne s’attendait pas à un constat aussi net: «Les crabes des îles volcaniques claquent en effet leurs pinces nettement moins souvent et moins fort. Ça veut dire... – Rossi cherche les mots justes – que dans quelques décennies, les océans seront beaucoup plus tranquilles». Cela a des conséquences. Les crevettes servent d’éclaireurs aux larves de poissons. Dans leurs gènes, les alevins ont stocké l’information selon laquelle ils trouvent une protection contre les prédateurs à la source du bruit, dans les récifs. Ils nagent donc vers le lieu du claquement des pinces. Rossi suit le fil de sa pensée: «Si le bruit des crabes est trop faible et que les larves ne peuvent plus se réfugier dans le récif, elles seront mangées et l’écologie des océans deviendra encore plus confuse qu’elle ne l’est déjà. Cela veut dire qu’à un moment donné, le poisson manquera aussi dans nos assiettes.» Avec près de neuf milliards d’habitants dans le monde, cela deviendra un problème. Tullio Rossi a intitulé son travail scientifique sur les crabes Silent Oceans.

Des effets dramatiques

Les «paysages sonores» sont entre-temps devenus un champ de recherche et une orientation artistique à part entière. Ils permettent d’expérimenter le changement climatique à un autre niveau. L’Américain Bernie Krause, expert mondialement reconnu sur ce sujet depuis quarante ans, a réalisé un long article dans lequel il présente les conséquences de l’effet de serre sur le plan acoustique. Pour résumer, disons qu’elles se manifestent partout. Dans le chant des oiseaux qui sont chassés de leur habitat; dans le chant des baleines, qui adaptent la fréquence, l’intensité et la durée des sons qu’elles émettent; dans la portée des ultrasons que les chauves-souris utilisent pour chasser; dans les vocalises des grenouilles lors de l’accouplement, qui sont moins intenses, voire inexistantes. «Le changement climatique provoque des transformations irréversibles des biotopes. Il porte dramatiquement atteinte aux communautés animales et provoque l’extinction rapide des espèces», résume Krause.

@Awaludinnoer/Greenpeace

Stress de la sécheresse en Valais

Le changement climatique se manifeste également dans des domaines qui ne sont pas accessibles à l’oreille humaine, par exemple à l’intérieur des arbres. Au printemps 2018, le scientifique et artiste sonore zurichois Marcus Maeder s’est rendu dans le Valais et est monté à Salgesch en direction de Trubelstock, jusqu’à un promontoire offrant une vue sur toute la vallée. Là se dresse un pin isolé. Maeder le salue comme un vieil ami. En 2015, il l’a mis au centre de son installation intitulée Trees, réalisée en coopération avec l’écophysiologue Roman Zweifel, une création multimédia consacrée aux effets du changement climatique sur les arbres.

L’installation a fait le tour du monde. François Hollande, alors président de la République française, avait invité Maeder et Zweifel à la présenter lors de la Conférence de Paris sur le climat, à laquelle participaient deux cents États. Marcus Maeder jauge le pin: «Il va bien». Il a l’air soulagé. Petite pause. «Il est encore jeune.» Ce n’est pas le cas des arbres qui l’entourent. Ils atteignent tout juste dix mètres de haut, puis leur croissance s’arrête, et de nombreuses branches de gui témoignent de leur fragilité face aux parasites. Il fait beaucoup trop sec en Valais et le phénomène devrait s’aggraver, estime Maeder. «Les arbres sont stressés, très stressés.» La principale raison? Le changement climatique. «C’est assez clairement prouvé sur le plan scientifique.» Marcus Maeder s’apprête à rendre audibles ces conséquences en s’appuyant sur l’exemple de son jeune pin. Il sort une épingle dorée d’une boîte capitonnée – elle lui sert de senseur acoustique –, la plante dans l’écorce du tronc et la connecte à un amplificateur.

Puis, il met son casque. Un léger bruit de bulles, un bruissement et un écoulement se font entendre et, de temps à autre, un crépitement sourd, plus ou moins fort, retentit, comme si des allumettes se brisaient, comme des pas dans un chalet en bois, puis à nouveau un bruit de bulles et des craquements... «Des cavitations, dit Maeder. Elles se produisent lorsque la sève cesse de circuler à l’intérieur du tronc et que de l’air y pénètre.» Les conséquences? Maeder indique les pins avoisinants: certains troncs sont déjà tout brun, d’autres partiellement. L’apport de substances nutritives ne suffit plus; les arbres dépérissent. Le jeune pin présentera bientôt les mêmes symptômes. Puis il regarde en bas, dans la vallée, la forêt de Finges, vieille de dix mille ans, un parc naturel d’importance régionale qui protège en même temps la commune de Loèche. «J’espère me tromper, mais cette forêt aura sans doute un tout autre aspect dans cinquante ans.»

Influence des sons sur l’empathie

Qu’il s’agisse de Marcus Maeder, du biologiste marin Tullio Rossi ou du compositeur Ludwig Berger, tous s’intéressent aux paysages sonores pour la même raison: les sons ont un accès direct à notre coeur, ils nous touchent plus que d’autres impressions. Des sons comme le rire et les pleurs sont responsables d’une activité particulièrement élevée dans le cortex cérébral et nous amènent à éprouver de l’empathie et à nous impliquer. Les sons influencent également notre perception visuelle; nous vivons les impressions visuelles différemment lorsque nous écoutons de la musique triste ou joyeuse. En résumé: les sons influencent notre capacité d’empathie. Pour Bernie Krause, les paysages sonores sont le meilleur moyen d’accorder enfin l’attention nécessaire au changement climatique: «Une image dit plus que mille mots. Mais un paysage sonore dit plus que mille images.»

 

Christian Schmidt

 

Christian Schmidt est journaliste, rédacteur pour des ONG et écrivain. Indépendant par conviction, il a reçu diverses distinctions, notamment le Prix des journalistes zurichois.

Lina Müller a grandi dans le Jura soleurois. Elle a étudié aux hautes écoles d’art et de design de Zurich et de Lucerne ainsi qu’à l’Académie des Beaux-Arts de Cracovie. Elle travaille aujourd’hui comme illustratrice et artiste indépendante.